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Logement à Ouagadougou : Quand les marchands de sommeil se sucrent sur…

Logement à Ouagadougou : Quand les marchands de sommeil se sucrent sur le dos des citoyens

Avoir une habitation digne de ce nom est un véritable parcours du combattant à Ouagadougou. Les parcelles sont hors de portée du Burkinabè lambda. D’année en année, les prix grimpent de façon vertigineuse. Pour un terrain de 300 m2 qui coûtait 3 millions en 2010, il faut débourser quasiment 10 millions pour la même superficie cette année. En plus du coût, l’emplacement est de plus en plus excentré. Au niveau des habitations en location, c’est le même scénario. Face au diktat des promoteurs immobiliers et à la forte demande, les locataires sont obligés de plier l’échine devant les marchands de sommeil. Propriétaires de villas et démarcheurs font donc leur beurre sur fond de chantage, de spéculation et d’arnaque.

Pour trouver une maison, tout le monde ne peut pas se payer le luxe de faire appel à une agence immobilière. Les « démarcheurs » ont donc pignon sur rue. Le « démarcheur », c’est l’intermédiaire actif entre les propriétaires de maisons et les clients. L’activité suit une logique bien précise. Le procédé d’Ibrahim Ouattara est par exemple simple. Il consiste à placer un tableau bien en vue aux abords de quelques voies. Celles-ci sont jugées stratégiques en raison de leur grande fréquentation. Le tableau en question comporte les spécificités des maisons, leur situation géographique et le loyer mensuel. Avec ces indications, tout client intéressé peut contacter Ibrahim afin de pouvoir se déporter sur les lieux et apprécier de visu l’état de la maison désirée. Pour cela, le client doit, en moyenne, débourser 2000 Fcfa. « Ce sont les frais de visite » ; déclare Ibrahim. Un prix qui demeure tel même si la maison se trouve à 100 m à la ronde. Mais ils sont de plus en plus nombreux à accepter des compromis, vie chère oblige. Ainsi, il s’en trouve comme Ahmado qui acceptent 1000 Fcfa ou même 500fcfa selon qu’ils se déplacent avec leur propre engin ou qu’ils le font en compagnie de l’éventuel locataire. Si la maison rencontre l’assentiment de celui qui en est en quête et qu’il consente effectivement à y aménager, il doit verser 5000, 10 000, 15 000 voire plus au « démarcheur ». Ceci, en fonction du standing de l’infrastructure. Mais en la matière, il n’ y a ni prix plancher, ni prix plafond. C’est un marché noir où chacun essaie de tirer ses marrons des flammes.

Cela fait plus de 06 mois que Franck cherche une maison comportant une chambre et un salon. Il semble particulièrement en vouloir aux démarcheurs puisqu’il n’a pas encore trouvé la maison qui lui convienne. Il fait part de ses mésaventures : « Généralement, la première visite vous déçoit. Dans ce cas, il faudra encore payer pour la deuxième visite, puis pour la troisième et ainsi de suite jusqu’à satisfaction. Et Dieu seul sait combien d’essais il vous faut avant d’être satisfait, surtout que la plupart des inscriptions au tableau des démarcheurs relèvent purement de la fantaisie ». A Ouagadougou, les montants des loyers varient en fonction du standing, de la qualité du logement et de son emplacement. Les prix de location d’une pièce (chambre salon) oscillent entre 15 000 et 25 000 F Cfa. Tout appartement de deux pièces et plus, disposant d’un sanitaire revient au bas mot à 50.000 Fcfa. Plus on quitte le centre ville pour les périphéries, plus le prix des logements est dégressif. Mais pour la plupart des candidats au logement, la distance et surtout les problèmes de transport dissuadent à habiter les zones périphériques.

Entre le marteau et l’enclume

Certains démarcheurs évoluent dans l’informel. Ils décrochent les marchés par le truchement du bouche à oreille. Après, les rapports privilégiés qu’ils ont avec les propriétaires des maisons font le reste. Leur rétribution dépend des clauses conjointement arrêtées avec le propriétaire. D’un côté, il y a ceux qui se contentent simplement de la somme versée par le client une fois qu’il s’engage à intégrer l’habitation, et de la gratification du propriétaire. De l’autre, il y a ceux à qui la « sur location » profite. A travers cette pratique, le loyer déclaré n’est pas le loyer réel. Le « démarcheur » a une marge de manœuvre sur sa fixation. Sa seule obligation c’est de ne pas le fixer en dessous du seuil jugé normal par le propriétaire. Ainsi, au lieu de fixer à 12 500 FCFA le loyer mensuel d’une maison, le démarcheur peut placer la barre à 15000 ou même à 17 500 FCFA. Si un  » sans logis  » s’y laisse prendre, à chaque fin de mois, le  » démarcheur « , de connivence avec le propriétaire, empoche alors le surplus. Un tel manège des dizaines de fois et le « démarcheur » peut dormir tranquillement sur ses lauriers. C’est tout bénef. Sa cagnotte est mensuellement garantie !

D’aucuns excellent tellement en la matière que ce stratagème leur a permis de construire et de mettre en location des maisons à leur propre nom. « J’ai trouvé plusieurs clients à mon patron. A la fin du mois, j’ai de quoi subvenir aux besoins de ma famille. Je suis comme un fonctionnaire « , déclare avec fierté et sourire Issiaka. Pense-t-il qu’il soit normal d’arnaquer le pauvre locataire par la  » sur location  » ?  » On nous accuse souvent de tous les pêchés d’Israël. Certes, ce n’est moralement pas bien. Mais quelques fois nous y sommes contraints car c’est dur pour tout le monde « .

Les  » démarcheurs  » de l’autre catégorie sont affiliés à des agences immobilières. Celles- ci leur verse 20 à 25 % du loyer de chaque maison qu’ils arrivent à mettre en location. Bien que leur activité soit ainsi formalisée, ils n’hésitent pas à travailler à leur propre compte pour doubler les mises. Les personnes qui sont à la recherche de logement sont quelques fois malmenées d’une part, par les propriétaires de villas ou d’appartements, d’autre part, par les courtiers qui, face à la montée de la demande, font de la surenchère. Entre les deux, interviennent les agences immobilières. Mais dans la pratique, seule une minorité de privilégiés peut satisfaire leurs conditions. Il s’agit généralement d’expatriés qui sont prêts à arracher à prix d’or, des appartements de grand standing. Dans cette surenchère, les « démarcheurs » tirent allègrement sur les ficelles. A l’occasion, ils font monter les enchères en jouant sur l’urgence qu’affichent certains candidats au logement. Il leur arrive même d’inciter les propriétaires à augmenter les prix de leurs loyers, au regard de l’urgence manifestée par leur client. Les plus malhonnêtes font miroiter de beaux appartements dont les conditions de location sont des plus incitatives, mais présentent au demandeur des maisons minables, quitte à faire payer à leur  »victime », plusieurs fois la course avant de se décider finalement à satisfaire son exigence.

La crasse et la poisse

Une fois que le locataire trouve la maison de son choix, il a l’obligation de payer une caution. Elle correspond au montant du loyer plus une avance d’un à deux mois (ou plus). Pourtant, certains propriétaires ne respectent aucune norme sanitaire et sociale lorsqu’ils louent leurs maisons à des familles. Promiscuité insoutenable et inadmissible. Conditions hygiéniques scandaleuses avec des flaques d’eaux usées, des odeurs nauséabondes et de grosses mouches bleues. Bâtiments sans aération comme si on voulait y élever des animaux,…Voici un aperçu du décor. Chaque espace est exploité au cm2 près, pour rentabiliser. Dans ces conditions, le logement n’est plus un lieu de confort familial, mais un simple dortoir. Les exactions subies par les locataires sont donc à la mesure de cette spéculation.

Les difficultés économiques de plus en plus graves que rencontrent les ménages dans les zones urbaines, contraignent bien des foyers à accuser des retards dans le payement des loyers. Dans ces conditions, commencent pour eux l’enfer et les humiliations. Portes et fenêtres enlevées pour forcer le débiteur insolvable à vider les lieux, des propos humiliants lancés au père de famille devant l’épouse et les enfants sans ménagement… Certains propriétaires estiment que c’est la seule manière de faire entendre raison à certains locataires insolvables qui ne font aucun effort d’apurement de leurs dettes, alors que pour des raisons d’humiliation de leur famille, ils n’osent pas déménager et habiter un appartement inconfortable, mais moins cher. Et même parfois, s’ils le voulaient, ils ne le peuvent pas. Les exigences de remises en l’état de l’appartement avant leur départ, sont si coûteuses qu’elles engloutissent les cautions et les garanties déposées et que le propriétaire devrait leur rembourser. Cet épuisement exagéré de la caution et de la garantie les maintient dans une situation dramatique de sans logis, ne disposant plus d’argent pour payer la garantie et la caution du nouvel appartement où déménager après l’expulsion.

A la merci des propriétaires

Après avoir  » râlé  » pendant de nombreux mois, le candidat au logement s’empresse souvent d’occuper la maison qu’il a enfin trouvée sans s’entourer des conditions minimales : exiger, lire et comprendre le contrat de bail. Bien souvent, il n’existe même pas. Cependant, les juristes le recommandent très fortement. Le locataire devrait veiller à ce qu’il soit écrit, car cela permet d’apporter aisément la preuve des droits du locataire et des obligations du propriétaire bailleur. Au locataire surtout, le contrat de bail permet de discerner les clauses ou dispositions essentielles qui lui seront difficiles à honorer.

Certains parmi ceux qui sont à la recherche de maisons sont de plus en plus au fait des pratiques des « démarcheurs ». Ils ont donc développé des stratégies dites de « contre-offensive ». Elles consistent à repérer les maisons par l’entremise des « démarcheurs » et à repartir négocier avec les propriétaires sans intermédiaires. « Je préfère aller voir directement les propriétaires. C’est la meilleure manière. De nos jours en effet, les gens n’ont plus aucune pitié. Ils sont prêts à vous spolier sans le moindre scrupule. J’en ai fait à plusieurs reprises l’amère expérience et je ne suis plus prêt à m’y laisser prendre. Pour moi, le logement constitue non seulement un abri contre les intempéries mais aussi la sécurité et la vie privée par rapport au monde extérieur. Je m’investis donc personnellement pour trouver le cadre qui me convient. ».Témoignage de Yacouba.

Abdoulaye confie également ceci : « Ici à Ouaga, c’est dur, très dur de trouver à louer. Le loyer coûte particulièrement cher. On passe tout son temps à chercher où habiter et lorsqu’on trouve quelque chose de bien, c’est hors de prix. Ceux qui vivent dans les logements décents sont des hommes d’affaires ou des fonctionnaires de catégorie exceptionnelle. Le salaire est bas pendant que le loyer est élevé « . Les « démarcheurs » n’en n’ont cure. Ils veulent se remplir les poches. La solution réside-t-elle dans les logements sociaux ? Là aussi, de nombreux espoirs ont été déçus.

Quand le rêve tourne au cauchemar

02 septembre 2015. Nous sommes à Bassinko. Les habitants qui ont acquis les logements sociaux et économiques de cette cité relais manquent parfois de mots pour exprimer leur amertume et leur désillusion. En lieu et place de la cité viabilisée qui leur a été promise, ils se retrouvent sans électricité, sans eau et surtout sans véritable voie d’accès à leurs maisons. Lorsqu’il pleut, ils pataugent dans la boue. Mal construites, certaines maisons présentent de nombreuses fissures. Elles suintent quand il pleut. Les dispensaires, terrains de jeu, écoles et autres infrastructures prévues demeurent invisibles. Certains ont récupéré leurs clés depuis plus de 02 ans mais n’y habitent pas encore au regard de la mauvaise qualité des infrastructures. Ils sont donc doublement pénalisés. Ils doivent en effet continuer à payer un loyer en ville et voir une partie de leur salaire retenue en fin de mois pour le paiement du logement social. Face à ce qu’il convient d’appeler le « gâchis de Bassinko », des promoteurs immobiliers pointent du doigt la qualité du site. Le choix aurait été hâtif. De plus le processus de viabilisation qui devrait se matérialiser par la fourniture de l’eau potable et d’électricité depuis 2012. Il n’en n’est rien à ce jour. Les occupants des lieux doivent ronger leurs freins et se débrouiller comme ils peuvent. La cité de Bassinko est symptomatique du calvaire que les habitants des logements sociaux racontent. Il va donc revoir de fond en comble la démarche.
C’est dans ce contexte que le gouvernement de transition à travers le ministre de l’Habitat René Bagoro annonce son intention de faire adopter une loi pour encadrer le bail locatif. L’initiative est louable. Il était grand temps ! Mais le vers étant déjà dans le fruit, une loi parviendra-t-elle à l’en extirper ? Wait and see !

Aimé Florentin BATIONO
Ecodufaso/Groupe Ecodafrik

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