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Le Mali est redevenu une zone de transit du trafic de drogues en Afrique (Un dossier de Médiapart)

De notre envoyé spécial à Bamako.- C’est un quartier moderne dans une ville ancienne, une zone triste dans une cité pleine de vie. De-ci, de-là, quelques structures de béton figées en pleine construction parmi des immeubles de verre flambant neufs. Le quartier d’ACI 2000 à Bamako, qui est sorti du sol, comme son nom l’indique, durant la première décennie du XXIe siècle, était censé refléter un Mali rayonnant et tourné vers l’avenir. Aujourd’hui, c’est une excroissance de la capitale, pseudo-moderne et invivable selon de nombreux habitants, remplie de projets inaboutis.
Inaboutis ? Pas pour tout le monde car l’un des vilains secrets de l’édification de ce quartier est « qu’un certain nombre d’investisseurs, maliens ou étrangers, s’en sont servis pour blanchir de l’argent, quitte à laisser tomber les immeubles en cours de construction », explique Hamadou, un guide dogon qui a trouvé refuge en marge de l’ACI 2000 depuis que sa région natale n’attire plus les touristes qui craignent pour leur sécurité.
La crise malienne de 2012-2013, et les erreurs qui l’ont précédée, est multiforme : elle mêle l’usure des élites, l’aveuglement international, l’incompétence de l’armée nationale, le terrorisme islamique, l’effondrement de la Libye post-Kadhafi, le séparatisme touareg, etc. Mais l’un des aspects les moins évoqués, que l’on retrouve pourtant en toile de fond de tous les dysfonctionnements du Mali, touche à la question du trafic de drogue en Afrique de l’Ouest. En 2012, le Mali était devenu une plaque tournante du transit de stupéfiants entre l’Amérique du Sud et l’Europe, et tout semble indiquer qu’il l’est redevenu aujourd’hui, selon la plupart des experts.

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Un des bâtiments inachevés du quartier ACI 2000 de Bamako. Octobre 2014. © Thomas Cantaloube
« L’opération Serval en 2013 (l’intervention militaire française visant à libérer le nord du Mali de l’emprise des djihadistes – ndlr) a détourné les routes du trafic de drogue vers les pays voisins pendant environ un an, explique Pierre Lapaque, le représentant de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Mais aujourd’hui, les routes qui avaient été fermées en raison de la présence d’hélicoptères ou de patrouilles ont été rouvertes. » La principale différence est qu’auparavant, les trafiquants convoyaient un chargement d’une tonne, alors que désormais, ils préfèrent transporter dix fois 100 kilos « afin de ventiler les risques ».
L’histoire de la contrebande au Sahel n’est pas nouvelle puisqu’elle remonte aux VIIe et VIIIe siècles, et qu’il s’agit avant tout d’un « marché d’opportunité », comme disent les économistes. Cigarettes, médicaments, migrants, armes…, tout transite par la bande sahélienne qui s’étend de la Mauritanie au Tchad. La drogue n’est qu’une marchandise parmi d’autres, sauf qu’elle est bien plus rentable (un multiple de 1 à 16 du producteur au consommateur, voir graphique ci-dessous), et que cette rentabilité démultiplie la corruption et la déstabilisation des États de la région, qui n’ont jamais été très solides.
Le Mali n’est que la dernière illustration de ce phénomène qui a pris de l’ampleur au début des années 2000. En 2009, l’exemple le plus emblématique, mais aussi le plus grossier, qui rivalise avec les histoires abracadabrantes de contrebande à la frontière américano-mexicaine, s’est déroulé près de la ville de Tarkint, non loin de Gao, au nord-est du Mali. C’est celui d’« Air Cocaïne », un Boeing 727 retrouvé incendié sur une piste de fortune en plein désert. Provenant du Venezuela, l’avion-cargo s’était posé sans encombre, mais n’avait pas pu redécoller. Il avait donc été brûlé par les équipes au sol, venues dans une noria de 4×4, qui avaient bien entendu pris soin de vider l’aéronef de son précieux contenu : plusieurs tonnes de cocaïne.

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Evolution de la valeur de la cocaïne qui transite par l’Afrique en dollars US par kilo. © WACD
« “Air Cocaïne” était une époque de gros transbordements, bien plus risqués. Aujourd’hui, les trafiquants morcèlent leurs cargaisons », raconte Pierre Lapaque. Cela évite également la publicité inhérente à ce genre d’affaires. Car un Boeing 727 crashé au milieu du désert, ça attire les curieux et les soupçons de connivence au plus haut niveau de l’État malien – ce que sous-entendaient très clairement plusieurs câbles de l’ambassade américaine à Bamako, révélés par Wikileaks (comme celui-ci). « On ne fait pas atterrir un Boeing dans le désert sans un minimum de complicités locales, affirme le chercheur Georges Berghezan, du groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP). Des proches d’Amadou Tou
« Quel meilleur marché que l’Afrique en expansion ? »
Selon de nombreuses sources concordantes, diplomatiques et universitaires, une partie des élites maliennes sous ATT touchaient les bénéfices du trafic de drogue transitant par le pays. « Les militaires, en particulier, ont beaucoup trempé dans le trafic : soit en fermant les yeux, soit, parfois, en protégeant des convois, estime un chargé de mission malien d’une grande ambassade occidentale. Mais il y a également des civils : ce sont eux qui, parfois, versent des pots-de-vin pour franchir les frontières, fournissent des véhicules, etc. Ce sont également eux qui blanchissent l’argent, soit via des projets de développement locaux plus ou moins bidons (constructions de routes ou de puits) soit via des achats de parcelles ou de biens immobiliers, comme à ACI 2000. »
Selon l’analyste de la Brookings Institution Vanda Felbab-Brown citée par l’association Stop The Drug War, « les élites locales détournent déjà les profits du bois, du pétrole ou des diamants. La drogue est juste une ressource supplémentaire pour s’enrichir. On dit beaucoup que le trafic de stupéfiants a provoqué la fragilité et l’instabilité des États ouest-africains, mais je pense qu’il a surtout envenimé les problèmes, il ne les a pas provoqués ». L’effondrement de l’État malien, en 2012, et sa faiblesse actuelle ne peuvent être mis sur le compte du trafic de drogue. Mais il est évident que celui-ci joue un rôle non négligeable.
L’ONUDC estime le montant du trafic en Afrique de l’Ouest à environ un milliard de dollars (800 millions d’euros), dont à peu près 50 % sont blanchis dans la région. Cette somme excède le PNB de certaines nations, notamment celui de la Guinée-Bissau, un quasi narco-État, qui est le principal point d’entrée de la drogue dans la région. « Il y a un vrai risque d’impact sur le principe démocratique de ces pays et la gouvernance des États, s’alarme Pierre Lapaque, de l’ONUDC. Comment un petit fonctionnaire qui gagne quelques dizaines d’euros par mois peut-il résister à des pots-de-vin de plusieurs milliers d’euros ? »

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Les routes du trafic de drogue passant par le Mali. © Global Initiative
La croissance du trafic dans toute l’Afrique de l’Ouest inquiète les autorités internationales, notamment parce qu’une partie de la drogue provenant de l’Amérique du Sud à destination de l’Europe reste désormais dans la région. Sur les 30 à 35 tonnes de cocaïne qui arrivent d’Amérique du Sud par bateau dans les ports de la région, ou par avion, des petits bi-moteurs qui atterrissent sur des pistes de brousse, environ 18 tonnes repartent en direction de l’Europe occidentale, par des voies terrestres qui remontent par le Mali, la Mauritanie, le Niger, l’Algérie, la Libye, le Tchad, le Soudan et l’Égypte. Le reste demeure sur place. « Une partie est stockée, afin de maintenir les stocks tendus et donc les prix, explique toujours Pierre Lapaque. Mais l’autre partie est vendue sur place, car les groupes criminels ont toujours besoin de nouveaux marchés. Or, quel meilleur marché que l’Afrique en expansion ? »
Au-delà de la cocaïne, qui reste chère, la vraie préoccupation concerne la méthamphétamine. Cette drogue est désormais produite dans la région (c’est la seule, avec le cannabis) à hauteur de 1 à 1,2 tonne, ce qui est beaucoup, sachant qu’il y a sept ou huit ans, aucune production n’existait encore. Même si elle est principalement exportée vers les marchés asiatiques, sa consommation se développe à grande vitesse en Afrique de l’Ouest en raison de son faible coût (selon l’ONUDC, un kilogramme, qui coûte 7 000 dollars à la sortie du laboratoire, se vend 15 000 dollars dans la région et 150 000 dollars au Japon !). Surtout, le plus inquiétant, est que les cartels criminels commencent à payer les intermédiaires en produit, à charge pour eux de le revendre. Cela obéit à la logique de création de marchés locaux, mais cela signifie que la drogue risque de devenir, en Afrique de l’Ouest, un problème

« Les militaires maliens veulent reprendre leur place dans le business du trafic de drogue »
(..)

A suivre à Médiapart
Par Thomas Cantaloube

nrgui.com

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