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Christophe de Margerie, PDG de Total, décédé dans un crash

Le patron de Total, Christophe de Margerie, est mort lundi 20 octobre, dans le crash de son avion privé à l’aéroport de Moscou. Agé de 63 ans, il avait fait toute sa carrière au sein de l’entreprise pétrolière française, avant d’en devenir le directeur général en février 2007, puis le président directeur général en mai 2010.
Voici le portrait que Le Monde publiait de lui lors de sa nomination au poste de DG de l’entreprise.
Chef de rang d’une grande brasserie parisienne ? Joueur de trombone dans une fanfare ? Officier de l’armée britannique des Indes qui aurait gardé cette curieuse moustache en pétard comme seul souvenir de son passage au service de Sa Majesté ? Christophe de Margerie ressemble à tout cela à la fois. Et puis la première rencontre dissipe vite le doute sur le pedigree de celui qui est devenu à 55 ans le nouveau patron du groupe pétrolier Total, la plus grande et la plus riche des entreprises françaises.
Il y a bien chez lui cette bonhomie et cette rondeur qui lui ont valu le surnom de « big moustache » dans la maison. Ce franc-parler et ce refus de l’étiquette qui plaisent tant aux collaborateurs. Cette originalité et cet humour pince-sans-rire qui apportent un peu de chaleur dans ce monde du brut. Mais il y a aussi ces éternelles chemises au col anglais qui rehaussent son maintien un peu raide. Et les éclairs du regard, un moment malicieux et soudain impérieux, qui disent le patron qui sait en imposer.
L’homme est bien né. Par sa mère, Colette Taittinger, il est le petit-fils du fondateur de la maison de luxe. Par son père Pierre-Alain Jacquin de Margerie – « un homme redoutable », dit-il -, il descend d’une dynastie qui a pourvu la France d’ambassadeurs et de chefs d’entreprise. Ce gamin « timide et solitaire » a fréquenté des écoles privées portant toutes un nom de saint. Il répète que « la famille, c’est sacré ». On céderait bien au cliché de l’aristo-catho-diplo.
Aristo ? « Je n’étais pas malheureux, mais je n’ai jamais vécu dans le monde des princesses », corrige-t-il. Il aime « le langage imagé qui permet de faire passer bien des choses ». Catho ? L’ancien élève des jésuites perce sous le patron quand il cite l’Evangile de saint Matthieu et sa parabole des talents. Etre bien né, cela crée des devoirs. « Il faut rendre ce que l’on nous a donné », résume-t-il.
Une carrière au Quai d’Orsay ? « Non vraiment, je n’aurais pas aimé. Moi, je fais de la diplomatie, plus tout le reste. » Quinze ans à sillonner le monde l’ont rompu aux subtilités des négociations avec les bouillants pétroliers vénézuéliens, les hiérarques russes, les potentats africains assoiffés de pétrodollars, les satrapes d’Asie centrale. Et surtout les princes du Golfe assis sur les deux tiers des réserves d’or noir de la planète.
« TOTAL AURA DISPARU DANS QUELQUES MOIS »
D’où vient ce goût du brut, « la plus belle des sources d’énergie » ? S’il n’avait pas été pétrolier, confie-t-il, il aurait pu être « fermier ». Il y joue quelques rares week-ends, juché sur son tracteur, dans sa propriété de la Manche. Il se serait bien vu « pilote » aussi. Il a une passion pour la vitesse, court et gagne des compétitions de karting, s’est longtemps fait verbaliser à bord de grosses cylindrées. Mais c’est dans le baril qu’il est tombé en 1974. « Par hasard », dit-il. A 22 ans, le jeune Sup de Co Paris préfère Total à IBM ou Alcatel parce que le siège de la « vieille dame d’Auteuil », dans le 16e arrondissement de Paris, est à deux pas de chez lui.
L’entourage est consterné. L’avenir n’est pas radieux pour les big oil, encore moins pour les poids moyens du secteur comme Total. L’OPEP a décrété un embargo contre les alliés d’Israël en octobre 1973, et la nationalisation des hydrocarbures va bon train dans les pays producteurs depuis le début de la décennie. « On m’a dit : tu as fait le plus mauvais choix, Total aura disparu dans quelques mois », s’amuse-t-il encore.
La multinationale est aujourd’hui dans le top 20 des entreprises mondiales, et Margerie n’y est pas pour rien. « C’est au Moyen-Orient que j’ai éclos », confie-t-il. En 1992, Serge Tchuruk, alors PDG du groupe, lui confie la responsabilité du commerce pour cette vaste zone. Trois ans plus tard, il devient le patron de l’exploration-production. Il y apprend le respect des cultures plus que le choc des civilisations et y noue de solides amitiés. Il y écrit aussi le vade-mecum du bon pétrolier : accepter de faire antichambre de longues heures, ne pas entrer brutalement dans le vif du sujet, négocier jusqu’au bout de la nuit. « Rien ne remplace la chaleur humaine et la poignée de main, professe-t-il. Vous n’arrachez jamais un contrat au téléphone. »
Mais ses responsabilités passées lui valent aujourd’hui d’être entraîné dans la tourmente judiciaire. Le 19 octobre 2006, au terme de 48 heures de garde à vue suivies d’une interminable audition, il est mis en examen par Philippe Courroye. Le juge soupçonne Total d’avoir versé des commissions occultes pour contourner le programme de l’ONU « Pétrole contre nourriture » en Irak. Et Margerie était alors patron du Moyen-Orient. « Le dossier est vide », jure-t-il, ruminant encore sa colère contre le traitement subi à la brigade financière, menotté, sans ceinture et sans lunettes. [Après huit ans d’instruction et un mois de procès, le tribunal correctionnel de Paris a relaxé tous les prévenus dans cettes affaire le 8 juillet 2013]
PRÉPARER L’APRÈS-PÉTROLE
S’il s’assoit aujourd’hui dans le vaste bureau du 44e étage de la tour Total à la Défense, c’est qu’il est « légitime », disent les grands barons de la maison. Il a accompagné et parfois devancé les projets de ses boss, Serge Tchuruk puis Thierry Desmarest. Il a su décrocher des permis d’exploitation pour renouveler et gonfler les réserves du groupe. Miser plusieurs milliards de dollars sur les huiles lourdes du Venezuela, les sables bitumineux du Canada et le gaz naturel liquéfié du Golfe. Plier sans rompre face au réveil du nationalisme pétrolier. Négocier des contrats avec des pays honnis de Washington malgré la pression des Etats-Unis, toujours prompts à accuser la France de collusion avec des régimes infréquentables.
Thierry Desmarest a créé la cinquième « major » en absorbant le Belge Petrofina en 1998 et Elf-Aquitaine un an plus tard. Las, le fameux big is beautiful n’est plus une assurance tous risques. Son successeur sait qu’au rythme actuel la production atteindra un pic en 2020-2025. Sa maison brûle ? Haussement d’épaules : « Je suis foncièrement optimiste et je ne suis pas inquiet pour l’avenir. » S’il ne croit pas à la fin prochaine du pétrole, il prépare déjà l’après-pétrole.
Margerie n’a pas tardé à imprimer sa marque. Tôt ou tard, prévient-il, le groupe se lancera dans l' »aventure » nucléaire. Il compte investir davantage dans la biomasse (biocarburants) et croit à l’avenir du charbon… propre. Il vient de lancer à Lacq (Pyrénées-Atlantiques) un projet de captage et de stockage géologique du C02.

Par Jean-Michel Bezat

Le Monde

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