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Banque africaine et Mutations : Entretien exclusif avec le Président d’honneur du Groupe BANK OF AFRICA Paul Derreumaux

Monsieur Paul Derreumaux est Economiste, Consultant indépendant et Président d’honneur du Groupe BANK OF AFRICA. Il cultive une grande affection pour le continent africain, dont il défend inlassablement la cause, et plus particulièrement pour le Mali. Présenté comme un érudit de la finance par ses pairs, dans un entretien accordé à Ecodafrik, Monsieur Derreumaux parle de l’expérience Bank Of Africa. Il partage son analyse de la Banque africaine ainsi que des différentes mutations que rencontre le secteur.

 

Ecodafrik : Monsieur Derreumaux vous êtes un banquier au parcours hors pair, en témoigne vos nombreuses distinctions, notamment le trophée « Carrière exemplaire dans la Banque » décerné en 2009 à Istanbul par African Banker. 40 ans après vos premiers pas dans ce milieu, comment se porte, le passionné de la Finance que vous êtes ?

Paul Derreumaux : Je me porte bien, merci. Après l’arrêt fin 2010 de mes fonctions de Président Directeur général du Groupe BANK OF AFRICA, mon calendrier de travail s’est de nouveau bien empli, avec seulement des voyages moins nombreux et moins éloignés. Je reste toujours investi dans la finance, aussi bien à travers les postes d’Administrateur ou de Président gardés jusqu’ici dans quelques entités du Groupe BANK OF AFRICA et  dans d’autres entreprises de ce secteur. Mais j’ai accepté aussi des responsabilités au sein de Conseils d’Administration dans des Groupes qui relèvent d’autres domaines professionnels, ce qui me permet de découvrir de nouveaux horizons. J’ai également créé deux entreprises, l’une dans la finance, l’autre dans l’immobilier, dont la direction est assez prenante. Enfin, je consacre une autre partie de mon temps à écrire sur divers sujets, notamment dans mon blog Regard d’Afrique.

Le Groupe Bank Of Africa (BOA) est l’un de vos plus beaux chefs d’œuvres. Le groupe est présent aujourd’hui dans 18 pays avec 3,5 millions de comptes, 6000 collaborateurs, 560 agences bancaires, plus d’un million de clients, un résultat en progression de 125 millions d’euros soit un peu plus de 81. 994.359. 258 de FCFA en 2017, etc. Comment analysez-vous cette progression malgré les enjeux socio-politiques et économiques africains ?

J’ai quitté mon poste à la tête du réseau BANK OF AFRICA le 1er janvier 2011. Je ne peux donc revendiquer la responsabilité de la croissance de celui-ci que jusqu’à cette date. Nos indicateurs étaient à cette date un peu plus modestes, mais leur solidité était incontestable. Sans elle, la progression qui est intervenue depuis lors n’aurait d’ailleurs pu intervenir. De plus, le Groupe avait réalisé fin 2010 l’essentiel de sa croissance géographique et était déjà proche de son périmètre actuel. Le développement rapide et ininterrompu de BANK OFAFRICA depuis sa création s’appuie, à mon avis, sur quelques principaux atouts. D’abord la cohérence et la continuité de notre stratégie d’expansion, soutenue par des Conseils d’Administration unis et attentifs. Ensuite, des équipes de grande qualité, associant l’expérience de quelques spécialistes reconnus et l’enthousiasme de nombreux jeunes très motivés, soucieux d’apprendre et de bien faire, et dont certains sont devenus des dirigeants d’aujourd’hui. Egalement, une volonté de progresser par étapes successives, de façon à consolider chaque nouvelle avancée avant de passer à la suivante. Enfin une gestion financière constamment prudente, donnant la priorité au renforcement des fonds propres de chaque entité.

Sur cette base, nous avons pu démontrer, depuis 1982, qu’un groupe privé subsaharien pouvait grandir et prospérer, avoir des performances à la hauteur des grands groupes bancaires étrangers, et contribuer en même temps à la transformation et au progrès des économies de tous les pays où il est présent.

La Banque africaine est confrontée à d’énormes défis en matière de reformes au niveau  technologique notamment la digitalisation. Vous l’avez signifié à travers un billet de votre blog en date du 27 décembre 2018. Quelle analyse faites-vous de cette situation ?

La décennie qui se termine est en effet dominée par deux modifications majeures de l’environnement des banques, qui génèrent pour elles de nouveaux défis. Une première transformation est celle de la réglementation prudentielle qui s’est durcie et se rapproche partout des normes internationales : elle oblige les banques à des renforcements de structure et des changements de comportement. La seconde mutation, à caractère technologique avec le « mobile banking » et la digitalisation, amène de nouveaux concurrents et pousse aussi les banques à faire évoluer leur approche de la clientèle et leurs méthodes de travail. Cette période est donc délicate. En revanche, elle devrait aboutir à terme à un système financier plus moderne, plus inclusif et plus performant, ce qui est bien l’objectif recherché.

Comment faire face à ces défis ?

La première chose est de ne pas avoir peur du changement. Depuis une quarantaine d’années, les systèmes bancaires subsahariens ont connu plusieurs mutations successives, parfois plus difficiles que celle que nous vivons en ce moment. A chaque fois, elles ont su se réinventer et repartir de plus belle : le secteur bancaire est sans doute, avec celui des télécommunications, celui qui a connu en Afrique subsaharienne la plus belle épopée depuis les années 1980. En outre, nous sommes maintenant dans un monde où les cycles sont de plus en plus courts et où les transformations radicales interviennent de plus en plus vite. Enfin, les banques ont beaucoup d’atouts dans cette mise à niveau : d’importants moyens financiers car elles sont en général en bonne santé ; une haute fidélité d’ensemble de leur clientèle ; une bonne connaissance des contraintes de conformité, qui sont de plus en plus essentielles ; d’immenses réserves de progression par suite du faible niveau actuel de bancarisation. Elles peuvent donc se lancer sans hésiter dans les changements nécessaires.

Ceci étant posé, les banques africaines ont l’obligation de consentir les efforts nécessaires pour maîtriser les nouvelles donnes de leur environnement. Cela impose par exemple une révision profonde de leurs systèmes d’information qui doivent tenir compte des révolutions technologiques intervenues depuis l’adoption de leurs « core banking » systèmes depuis les années 1970. Ceci suppose également des ressources humaines bien qualifiées et aux profils différents de ceux de leurs ainés. Ceci appelle encore une meilleure analyse des nouvelles attentes de la clientèle, surtout de particuliers, et la capacité d’y répondre.

Il y a les reformes de Bâle qui sont en cours, vont-elles fragiliser certaines banques au profit d’autres ?

Il est certain que les banques qui se mettront le plus vite possible en ordre de bataille pour être en harmonie avec les nouvelles règles prudentielles seront les mieux armées pour la suite. La situation dépend donc d’abord de la capacité des états-majors à définir rapidement les actions à mener et à les faire appliquer soigneusement par les équipes. En la matière, la pertinence de la stratégie et la qualité de la gouvernance de la banque concernée sont aussi importantes que la puissance de ses moyens financiers. L’avenir pourrait donc réserver des surprises. Certains groupes leaders franchiront sans douleur cette étape. D’autres acteurs majeurs pourraient au contraire rencontrer des difficultés tenant à leurs faiblesses internes. Il en sera de même pour les réseaux outsiders. Une recomposition au moins partielle du paysage n’est donc pas exclue dans les cinq ans à venir. Quoi qu’il en soit, les systèmes bancaires subsahariens devraient se trouver dans leur ensemble consolidé au terme de cette mutation réglementaire.

Vous intervenez aujourd’hui dans l’immobilier. Peut-on parler d’une reconversion ?

C’est plutôt une extension de mes centres d’intérêt. Le secteur m’attirait depuis longtemps en raison des relations qu’on peut y trouver avec le développement économique et social. C’est donc pour moi un laboratoire d’application de mes idées en la matière. En raison de l’importance des financements que requiert cette activité, les liens sont aussi étroits avec le secteur financier et ce que j’y connais. Sur ce plan, la modeste expérience acquise depuis 2012 montre que, malgré les progrès incontestables intervenus ces dernières années, la plupart des banques restent encore à l’écart du financement de l’habitat et du formidable potentiel qu’il recouvre . C’est bien dommage.

Vous animez également un Blog sur les questions de la finance. Qu’est ce qui a motivé cette passion pour l’écriture ?

C’est une vieille passion puisque j’avais déjà écrit un livre, il y a longtemps, lorsque j’étais enseignant à l’université de Lille. Elle s’est sans doute renforcée avec tous les discours que j’ai écrits pour d’autres puis pour moi-même au long de ma carrière. L’écriture oblige à mon sens à préciser les idées, à tester leur cohérence,  les mettre en ordre. C’est aussi une école de rigueur et de ténacité. Passer d’une feuille blanche à une page couverte d’un texte que les autres prendront plaisir à lire est à chaque fois un challenge à relever. C’est peut-être cela que j’aime avant tout.

L’Afrique connait d’énormes défis économiques. L’un d’entre eux est le protectionnisme des pays développés, et partenaires de longues dates du continent. A votre avis vers qu’elle politique économique les pays africains doivent-ils s’orienter pour impulser   une croissance durable ?

Le protectionnisme de certains pays du Nord peut faire mal aux entreprises africaines tournées vers l’exportation de produits transformés, mais le continent est en lui-même un marché d’une telle dimension et avec de telles opportunités de croissance qu’il peut à lui seul faciliter le décollage de nos économies.

Je crois que les plus grands obstacles à notre développement viennent surtout de l’intérieur de l’Afrique et supposent deux mutations essentielles. La première est la confiance nécessaire au secteur privé et l’essor maximal de celui-ci. Les entreprises privées sont en effet les mieux placées pour mettre en oeuvre les innovations, les transformations structurelles, les investissements, la qualité de gestion requises pour dynamiser la croissance et créer des emplois et de la richesse additionnelle. Le second est la présence d’un Etat fort, vigilant et visionnaire, capable de fixer au secteur privé des règles du jeu saines, d’éviter les dérives possibles d’une croissance forte et de limiter les inégalités.

Votre mot de fin ?

L’Afrique subsaharienne détient d’importants atouts pour échapper enfin au sous-développement économique et réduire massivement une pauvreté qui touche encore plus de 40% de sa population. Mais elle compte aussi de nombreux handicaps, tels par exemple une croissance démographique très rapide qui freine les progrès du revenu par habitant,  une stabilité politique fragile dans de nombreux pays, des menaces climatiques non encore prises en compte, des investissements productifs trop faibles par rapport aux besoins.  L’une des clés nécessaires pour entrer dans un cercle vertueux et durable de développement économique et social est sans doute la présence à la tête des Etats d’un leadership politique plus affirmé. Celui-ci devrait alors, dans chaque nation, à la fois exploiter au maximum les richesses du pays et combattre ses faiblesses. Le ralentissement des quelques années passées a pu laisser croire que les faiblesses reprenaient le dessus en beaucoup d’endroits. Il faut espérer que la fin de la décennie montrera un visage plus porteur d’espoir.

 

Entretien réalisé par Balguissa Sawadogo

Ecodafrik.com

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